Bernard Barrault

« Avant tout, je suis un lecteur. J’ai toujours aimé l’état de lecture, ce moment de liberté où, en toute impunité, on peut nourrir son imaginaire de toutes les sensations et de toutes les émotions qu’un inconnu a su recréer en jouant avec les mots. Devenir éditeur, c’est faire de ce plaisir son métier.

Parce que l’édition est soumise au temps long, aux égos à vif et que les objectifs à atteindre s’éloignent au fur et à mesure qu’il s’en approche, l’éditeur est obligé de s’en tenir au respect et la confiance. Il faut respecter tous les gens avec qui vous travaillez et leur faire confiance. Les auteurs, bien sûr, les lecteurs, les libraires, les journalistes et, en règle générale, tous ceux avec qui vous devez entretenir une relation professionnelle. Chaque jour, Il faut résister à la tentation de bafouer ces deux principes. Si celle-ci est trop forte et si ce respect et cette confiance ne sont plus réciproques, il faut partir.

© Ella Barrault

L’édition, comme tous les métiers, est une activité complexe et mal connue. Ce qui n’a aucune importance. Si vous considérez la littérature comme un jardin extraordinaire, il ne faut pas oublier que dans les beaux jardins ce ne sont pas les jardiniers qui sont importants, ce sont les fleurs. D’aucuns diront que dans l’édition, la fleur est le livre, ce qui est vrai. D’autres, que ce sont les auteurs, ce qui n’est pas faux. Pour moi, la fleur naît chaque fois qu’un lecteur ouvre un livre et lit la première phrase. Geste quotidien, d’une extrême banalité, commis des milliers de fois chaque jour mais qui, pourtant, reste la seule justification du métier d’éditeur. La fleur peut être une magnifique orchidée, une rose délicate, une marguerite, une pâquerette, voire une fleur en crépon. Peu importe. Le travail a été fait.

Le plaisir de l’éditeur est d’entretenir avec les écrivains une relation privilégiée. Pour être un bon écrivain, outre le talent, la générosité, l’intelligence, une extrême sensibilité, il faut sans doute être, dans le même mouvement, égocentrique, obsessionnel, déconnecté du réel. Pour un éditeur, les écrivains sont des partenaires de jeu coriaces, indociles mais délicieux. Plus ils sont cinglés, mieux c’est.

© DR

L’édition française est un écosystème qui s’autofinance. Système intelligent et complexe, il s’est réinventé en permanence en fonction des transformations sociales et professionnelles qui n’ont pas cessé de bousculer les règles de cette organisation pendant les dernières décennies. Le principe est de redistribuer de façon équitable l’argent généré par la vente des livres entre tous les acteurs du métier. En particulier entre les auteurs, les éditeurs et les libraires qui sont les partenaires essentiels de la diffusion des livres. Tout ce qui menace l’équilibre de cet écosystème doit être combattu avec la plus grande détermination.

Respecter ces quelques principes occupe chaque jour de la vie d’un éditeur. Tout le reste est du temps perdu mais je n’aurais pas l’outrecuidance de reprocher à qui que ce soit de consacrer son existence à la recherche du temps perdu. Un jour, j’ai fait remarquer à un ami éditeur que, n’ayant aucun diplôme, la mention « Sait lire et écrire » portée sur mon livret militaire, résumait assez bien le métier d’éditeur. Il m’a répondu : « Non. La définition exacte, c’est : Sait lire et compter. » Imparable. »

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