Au printemps des monstres

Philippe Jaenada

En librairie dès le 18 août 2021

Le 26 mai 1964, un enfant parisien sort de chez lui en courant. On retrouvera son corps le lendemain matin dans un bois de banlieue. Il s’appelait Luc. Il avait onze ans. L’affaire fait grand bruit car un corbeau qui se dit l’assassin et se fait appeler « l’Étrangleur » inonde les médias, les institutions et les parents de la victime de lettres odieuses où il donne des détails troublants sur la mort de l’enfant. Le 4 juillet, il est arrêté. C’est un jeune infirmier, Lucien Léger. Il avoue puis se rétracte un an plus tard. En 1966, il est condamné à la prison à per-pétuité. Il restera incarcéré quarante et un ans, sans jamais cesser de clamer son innocence.

Avec son style inimitable, Philippe Jaenada reprend mi-nutieusement les éléments du dossier et révèle que, par intérêt, lâcheté, indifférence ou bêtise, tout le monde a failli, ou menti. Alors il se penche sur Solange, la femme de l’Étrangleur, seule et vibrante lumière dans la noirceur. À travers ce fait divers extraordinaire, il fait le portrait de la société française des années 60, ravagée par la deuxième guerre mondiale mais renaissante et, légère seulement en apparence, printemps trompeur de celle qui deviendra la nôtre.

Photo JAENADA Philippe

Philippe Jaenada est l’auteur d’une douzaine de romans, dont Le Chameau sauvage (prix de Flore), La Petite Femelle et La Serpe (prix Femina).

Photo Pascal Ito © Flammarion

Extrait

Il y a longtemps que je ne suis pas allé en forêt. Je n’aime pas beaucoup ces zones inhumaines, je préfère rester à distance, sur la route, près des maisons, de la lumière. Ce qui me met mal à l’aise, ce qui – soyons honnête – me fait peur, ce ne sont pas les arbres, qui n’ont jamais fait de mal à personne, qui poussent tranquillement depuis toujours, ce n’est pas non plus la vie secrète qui s’y cache, les bêtes, invisibles mais sans doute innombrables, les oiseaux, les vers et les insectes, tout ce qui grouille, les limaces, les rongeurs (les loups ?) dissimulés dans les feuillages et l’ombre, je n’ai pas peur d’un écureuil ou d’un hibou – non, ce qui m’inquiète et me maintient à l’écart, c’est au contraire l’absence de vie perceptible, d’humanité, quand on regarde de l’extérieur (en voiture par exemple, ou derrière la vitre d’un train qui passe), le silence qu’on imagine, l’immobilité apparente de cet enclos vert figé, si vaste, rien ne bouge là-dedans depuis des années, des siècles, de loin on peut même supposer que rien n’y respire. Et à l’intérieur, dans le vert, il n’y a pas de témoin.

Fouad Laroui, Plaidoyer pour les Arabes
Murielle Magellan, Géantes