30 jours pour trouver un mari

Fouad Laroui

À paraître le 15 février 2023

Au cœur de Casablanca, réunis au Café de l’Univers, quelques amis de longue date conviennent de raconter chacun, à tour de rôle, une histoire remarquable puis d’en tirer une morale, une leçon ou même plusieurs. Vous apprendrez comment des femmes décidées peuvent, en moins de trente jours, se trouver le mari qu’elles ont choisi ; vous ferez la connaissance de l’homme qui possède la paire de gants la plus chère du monde ; vous verrez comment le destin d’une femme a pu basculer en prenant un rond-point à l’envers, et vous découvrirez comment une vie peut changer du tout pour une simple discussion sur un trottoir de Casablanca entre un directeur d’école et un parent d’élève. Dans son style vigoureux et drolatique, où l’ironie le dispute à la compassion, Fouad Laroui nous offre ici un conte moral surprenant et vivifiant qui remet en perspective toutes les certitudes qui structurent les étranges sociétés où nous sommes condamnés à vivre.

Photo portrait Fouad Laroui

Fouad Laroui

Mathématicien, ingénieur des ponts et chaussées, docteur en sciences économiques, Fouad Laroui enseigne à l’université d’Amsterdam la poétique et la philosophie des sciences. Il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages (romans, nouvelles, essais, poésie…) écrits en plusieurs langues, dont Une année chez les Français (2010) et L’Insoumise de la Porte de Flandre (2017). Il a reçu le prix Goncourt de la nouvelle en 2013 et la Grande Médaille de la francophonie de l’Académie française en 2014.

Photo © Maxime Reychman

Extrait

Jamais, nous dit Najib l’apothicaire, jamais je n’ai rencontré femme plus déterminée que Khaoula – enfin, à vrai dire, je ne l’ai pas vraiment rencontrée mais…
— Drôle de prénom, l’interrompit Hamid.
Nous étions au Café de l’Univers, par un dimanche de printemps, alanguis, oisifs. Par désœuvrement, nous étions convenus de raconter chacun, à tour de rôle, une histoire remarquable puis d’en tirer une morale, une leçon – ou même plusieurs. Cette remarquable entreprise allait durer plusieurs jours, par intermittence, et c’est ce que je relate ici.
Najib hésita.
Fallait-il s’engager dans la voie que lui indiquait Hamid l’échotier, entamer une réflexion sur la nature des pré-noms, se faire onomasticien, convoquer les racines tri-litères, expliquer « Khaoula » par d’antiques éructations d’aèdes oubliés ?
Il faisait trop chaud.
Et puis, elle aurait pu s’appeler Fatima, comme tout le monde. Ça aurait changé quoi ?
Najib haussa les épaules et continua.
— Mon histoire se passe dans les années quatre-vingt du siècle dernier. Khaoula était bibliothécaire à l’université de Rabat. Vous la décrirai-je ? (Ouais, vas-y.) Ce n’est pas elle, non pas elle, que le poète eût pu comparer aux beaux jours de l’été – non qu’elle fût laide, au contraire ; elle ne l’était pas ; elle était très jolie, à vrai dire ; mais elle s’était fait une tête de gorgone, rébarba -tchihhh !…
Il venait d’éternuer
— … rébarbative, dardée d’épines ; toujours d’humeur à tru-cider quelqu’un – enfin, c’est l’impression qu’elle donnait, si l’on osait affronter son regard couleur d’orage. Quand on avait besoin d’un livre ou d’un manuscrit, on hésitait, on osait à peine le lui demander.
(— Et on s’étonne que les gens ne lisent plus.)
— Notre histoire commence ce jour fatal où son supérieur hiérarchique, M. Drissi, l’informa qu’il y avait moyen d’aller passer un mois à Paris (Paris !) pour faire un stage à la bibliothèque de l’École des Mines – nourrie, logée, blanchie aux frais du service de coopération français. Je n’ai pas assisté à la scène mais je suppose qu’une lueur s’alluma dans ses yeux…
Jamal l’interrompit.
— « Une lueur s’alluma dans ses yeux », c’est juste une image, ça n’existe pas.
— Et si j’ai envie d’utiliser une image ? D’ailleurs, ce que tu dis n’est même pas vrai, on voit vraiment des lueurs s’allu-mer dans les yeux des enfants quand ils sont contents.— On se calme. Continue, Najib.
— Une nitescence flamba donc dans le regard de la jeune femme. Elle hocha la tête et remercia son supérieur. Z’avez un passeport valide ? s’inquiéta ce dernier. J’ai, répondit-elle. Un visa ? J’ai. Eh bien, conclut-il, l’affaire est réglée, allez chez le comptable vous faire remettre l’allocation ac-cordée par nos amis français et vogue la galère !
Il montrait un peu trop d’enthousiasme, monsieur le direc-teur. Il était peut-être bien content de ne plus voir la mine revêche de sa subordonnée, qu’il aurait volontiers subor-donnée à d’autres – ou même donnée au premier venu.

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