Ce qu’il reste d’horizon

 

Frédéric Perrot

 

À paraître le 1er février 2023

Les parents extravagants font des enfants heureux et des jeunes adultes angoissés.
Le héros de ce livre adorait sa mère et son père qui ne se préoccupaient jamais de rien et ne connaissaient d’autre loi que l’éclosion de leurs plaisirs. Pour leur permettre de vivre comme ils le souhaitent, leur fils unique poursuit une carrière brillante et rémunératrice.
Un soir de pleine lune, le couple éprouve le besoin irrépres-sible de s’offrir un bain de minuit. Nus, ils courent vers la mer en riant aux éclats, oubliant qu’ils campent sur une falaise. Crucifié par ce deuil, notre héros abandonne du jour au lende-main son travail, son appartement et toutes ces habitudes qui donnent à chacun de nous la certitude de mener une existence satisfaisante.
Il s’installe au dernier étage d’un immeuble d’habitation, à même le béton d’un plateau vide que ses parents avaient acquis pour une bouchée de pain et qu’ils n’avaient jamais eu les moyens d’aménager.
Il décide de vivre désormais au hasard de sa fantaisie. Peut-on échapper à la société et remplir une existence sans avoir à affronter la moindre contrainte ?
Dans ce roman à l’humour débridé, Frédéric Perrot nous entraîne à la suite de cet homme déterminé qui fait preuve d’une extraordinaire imagination.

Photo Fréderic Perrot

Frédéric Perrot est scénariste et réalisateur au sein d’un duo qui sévit sous le nom de Najar & Perrot. Après Pour une heure oubliée, publié en 2021, Cette nuit qui m’a donné le jour est son deuxième roman.

Extrait

J’avais tout ce qu’il me fallait puisque je n’avais rien. Rien qu’on puisse me voler, rien à devoir à personne. C’est un luxe notable, je m’en suis rendu compte avec le temps. Si on me retirait tout, je ne perdrais rien. Y a-t-il plus grande richesse ? Cette fortune durait depuis longtemps déjà, je ne comptais plus les jours, laissant tourner le compteur dans mon dos. Je me réveillais au chant du coq, passais mes journées à contempler le soleil et le monde qui fourmillait en contrebas. Je buvais un peu, lisais beaucoup. Je me faisais des festins des légumes que j’avais moi-même cultivés et pre-nais des douches avec vue sur la ville entière, sans vis-à-vis. Plus que jamais je profitais de l’existence et du temps, ce sable qui file entre les doigts.
Près de quatre décennies plus tôt, un incendie ravageait les bureaux du dernier étage d’un immeuble d’habitation. Le pro-priétaire a été contraint de tout raser pour les reconstruire, mais n’a jamais obtenu son crédit pour le faire. Pour le sauver de la banqueroute, l’étage a fini aux enchères. Mes parents ont assisté à la vente par hasard, en accompagnant un ami. C’était un jour de canicule, la plus importante depuis vingt-six ans. La salle était vide. La seule personne présente somno-lait au dernier rang, assommée par la chaleur. En entendant que la mise à prix débutait pour un franc symbolique, mon père a jeté un regard amusé à ma mère, et il a levé la main. Voilà comment ils se sont retrouvés propriétaires d’un étage totalement vide. Quatre cents mètres carrés de rien. Un pla-teau de béton désaffecté pour un franc… et quelques dizaines de milliers d’impayés, compris dans le lot. Mais peu importe, ce coup du sort a été l’élan qu’ils attendaient pour redonner du sens aux jours. Ils commençaient à trouver les journées un peu longues, dans une vie qui en comporte si peu.
Quand ils ont découvert qu’il s’agissait d’un treizième étage, il fallait voir l’enthousiasme, deux adolescents, ni plus ni moins. Ils répétaient à qui voulait bien les entendre que ça leur porterait chance. Ils n’avaient pourtant pas pour habi-tude de croire aux porte-bonheur ou aux grigris. Combien de fois je les avais entendus dire : la chance c’est toi et toi seul qui vas te la construire, mon garçon, sûrement pas le Loto. Mais on venait de leur filer un ticket gratos, alors ils ont dé-laissé leurs grandes théories, le temps d’y croire un peu.
Ils ont mis des mois à éponger les dettes, en organisant d’abord des mariages low cost – pour ceux qui avaient assez d’imagination pour rendre cette dalle de béton accueillante. Le point de vue incroyable finissait par convaincre même les plus récalcitrants. L’architecture de l’immeuble était éton-nante pour l’époque : les murs extérieurs du bâtiment, vitrés, donnaient l’illusion de leur absence. Il fallait pour y vivre ne pas avoir le vertige. Une excentricité de l’architecte qui bai-gnait en permanence l’étage de lumière, grâce au panorama à trois cent soixante degrés sur la ville. De là-haut, tout prenait de l’ampleur, la pluie, les orages, le défilé des voitures et la danse des arbres, le bruit lointain du monde.
Mes parents n’ont jamais eu les moyens pour lancer la re-construction de l’étage, je ne suis pas sûr qu’ils en aient eu un jour le projet. Mais pour la première fois de leur vie ils étaient propriétaires, alors comme un trophée, ils l’ont gardé.

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