Portrait de l’écrivain en chasseur de sanglier

Jean-François Kierzkowski

À paraître le 11 janvier 2023

Comment être écrivain lorsqu’on vit reclus à la campagne ? Loin du milieu littéraire et en mal de contrat, François Korlowski accepte de participer à la rédaction d’un ouvrage collectif ayant pour but de célébrer les Grands Prix du roman de l’Académie française. Son travail : écrire une notice sur Alphonse de Châteaubriant, homme de Lettres de sa région, Grand Prix 1921.
Galvanisé par cette proposition de la Coupole, l’auteur rêve à une reconnaissance nationale. Il fait connaître sa prestigieuse mission à qui veut bien l’entendre mais, au village, on se passionne davantage pour les soirées bar-becue et la chasse au sanglier.
Avec une tendre ironie, l’auteur nous entraîne dans les aventures fantasques de son héros qui met du temps à mesurer les pièges que recèle la biographie de Châteaubriant. Les deux récits s’entrechoquent et se répondent dans la dissection des mécanismes de la construction d’une œuvre, du besoin de reconnaissance, des prétentions de l’artiste face à une société de plus en plus pragmatique.

Jean-François Kierzkowski est romancier, scénariste pour la bande dessinée et professeur
de mathématiques. Il collabore à la revue Décapage.

Extrait

C’est comme pour les Dupondt de Tintin, poursuit Jean-Bastien. Ils s’appellent qua-siment pareil, ont le même métier, se ressemblent comme deux frères, mais ne sont pas parents, oh, non, pas du tout, puisque leurs noms s’écrivent avec un D ou un T à la fin. Et d’ailleurs… Suis-je au courant du moyen mnémotechnique pour les distinguer ?
Pourquoi me parle-t-il des Dupondt ?
La moustache ! continue-t-il sans prendre la peine de ré-pondre à ma question. Dupond l’a ronde en forme de D et l’autre Dupont en pointe en forme de T.
J’éloigne le téléphone de mon oreille. En tant qu’éditeur, il n’y a pas à dire, Jean-Bastien se démène. En cette période de crise, il cherche toujours à rendre service à ses poulains. Son problème, c’est qu’il ne sait pas aller à l’essentiel. Il ressent toujours le besoin de digressions ahurissantes avant d’annoncer une proposition de contrat ou un refus de manuscrit. Comble de malchance : je n’ai pas le temps. Dans moins d’une demi-heure, Louise sort de l’école. Je n’aurais pas dû décrocher.
Au bout de mon bras, la voix lointaine, étouffée d’un gré-sil, m’offre un bref moment de répit. Quelle était l’origine de la proposition, déjà ? Participer à un ouvrage collec-tif. Une centaine de contributeurs, deux pages chacun, six mille signes pour un forfait de deux mille euros. Deux mille euros, ça fait quand même du un euro par groupe de trois signes. Si j’écris OUI, je gagne mon premier sou. Pour bien comprendre, rien que la première phrase de ce texte – « C’est comme pour les Dupondt de Tintin, pour-suit Jean-Bastien » – me rapporterait une vingtaine d’eu-ros (dont deux rien que pour les espaces blanches entre les mots qui comptent aussi pour caractère). Tentant. Mais sans moi.
Je coupe Jean-Bastien alors qu’il m’explique que Dupond et Dupont s’appelaient à l’origine X33 et X33bis et qu’ils apparaissent pour la première fois dans Les Cigares du Pharaon. Inutile d’épiloguer, dis-je, c’est non, je ne tra-vaille jamais sur commande. Il se désole de mon refus. Je demeure inflexible. Je ne suis pas de ces auteurs qui se laissent acheter. D’une part, j’ai des convictions et, d’autre part, une femme qui m’entretient : deux exigences à réunir pour une bonne indépendance littéraire. OK, Jean-Bas-tien comprend. Il ne s’obstinera pas. Je le félicite. Il nous connaît bien, moi, ma femme et mes convictions… Je lui demande quand même, juste pour rire, d’insister un peu, afin d’entendre la rhétorique invraisemblable qu’il déve-lopperait pour me convaincre. Ce sera un bon entraînement qui pourra lui servir, à l’avenir, avec d’autres auteurs plus influençables. Je lui cite quelques noms. Il n’apprécie pas. C’est tout à son honneur. Aucun écrivain n’aimerait que son éditeur glousse dans son dos. Et d’ailleurs, je le ras-sure, je ne pense pas une seconde que Paul Ravissand soit influençable, c’est un garçon très bien. C’est amusant que je parle de Paul, souligne Jean-Bastien : il fait justement partie de la liste pour le collectif. Ravissand ? Sans blague ? Et il a accepté ? Lui ? Une commande ? Qui consiste en quoi ? J’ai en tête les Dupondt. Peut-il reprendre depuis le début ? Sans digression. Le boulot. Point. Parce que l’heure tourne.

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