Hôtel du Bord des Larmes

Elsa Flageul

En librairie dès le 3 mars 2021

Les divorce hotels promettent de divorcer en un week-end, sans tracas ni démarches interminables, dans un souci de médiation, de bonne humeur, et même de bien-être. L’Hôtel du bord des larmes est l’un de ces hôtels. En ce vendredi de début d’été, il accueille Cécile et François, désolés d’en arriver là, pas très convaincus par l’idée, mais bien décidés à rompre ce mariage tout en préservant leur fille : ce que l’amour a fait mourir, la famille qu’ils étaient les oblige à le laisser en vie. Au cours de ces deux jours, ils vont revivre les émotions qui les ont unis puis séparés, accepter de prendre leurs distances… et faire de nouvelles rencontres. Et ça, ce n’était pas prévu.
À travers les aventures touchantes et drôles de ses jeunes personnages, Elsa Flageul dessine un portrait acide et très subtil de la difficulté à vivre des nouvelles générations.

Elsa Flageul

Depuis son premier roman, J’étais la fille de François Mitterrand, paru en 2009, Elsa Flageul a publié Madame Tabard n’est pas une femme (2011), Les Araignées du soir (2013) Les Mijaurées (2016), en cours d’adaptation
pour le cinéma, et À nous regarder, ils s’habitueront (2019).
Hôtel du bord des larmes est son sixième roman.

Photo Pascal Ito © Flammarion 

Extrait

Et pourtant, ils sont là aujourd’hui, dans cet hôtel. On les appelle les Hôtels du bord des larmes. Des hôtels où l’on divorce. Bien sûr, ils n’étaient pas obligés de venir ici pour le faire. Il y a d’autres façons, classiques, longues, moins coûteuses, et les enfants qui trinquent, tu préfères aller vivre chez papa ou chez maman, non merci. Et puis il y a eu un jour cette publicité dans les journaux, à la radio, sur Internet.
Les gens n’en revenaient pas, un hôtel pour divorcer, mais quoi encore. Des spécialistes, des intervenants, des chroniqueurs étudiaient le phénomène, on parlait de capitalisme des sentiments, de mercantilisme des rapports humains. Certains parlaient même de prostitution du chagrin d’amour, d’ubérisation de la séparation. Allons
bon. On trouvait ça abject, déprimant, où va le monde, dans quelle société vit-on, je vous le demande.
On se moquait des premiers inscrits. On les méprisait de ne pas arriver à se séparer tout seuls, comme des grands, proprement, comme si c’était facile, comme si personne, jamais, n’était devenu fou de désespoir par amour. Comme si personne n’avait jamais voulu s’arracher le coeur à main nue pour qu’il s’arrête de battre, effacer de sa mémoire les soupirs, l’odeur de la peau, le sexe qui se dresse, l’humidité et la chaleur des lèvres de l’autre. Comme si personne non, n’avait jamais voulu se faire éclater la cervelle pour oublier ces moments où l’autre les regardait avec admiration, désir, amour. Ce regard, oui. Ce qui avait été et ce qui n’était plus.
Ce que la vie avait gâché sans qu’on comprenne comment, ni pourquoi, cette absence de moment décisif, cette usure.
Ce désir qui s’efface, se dilue, s’évapore, quitte un corps un soir, puis un autre soir, puis un autre soir encore mais qui revient soudain, on se dit ça y est, il est de retour, j’ai eu peur, mais en fait non : un beau jour le désir est parti sans faire de bruit, sans claquer la porte, rien. Cet effacement.
Cette douleur-là. La même que celle des absents, absents à jamais. La même que celle de la voix qui perd de sa réalité, et l’abonnement téléphonique qu’on garde, malgré tout, juste pour pouvoir écouter encore la voix, sa voix, celle de celui qui n’est plus. La même douleur. Le même abîme.
Des photographes, des reporters allaient jusqu’à immortaliser les futurs divorcés entrant dans l’hôtel, aux journaux télévisés on passait des interviews, sur les réseaux sociaux les nouveaux divorcés faisaient des selfies, pouces levés et mines réjouies, big up à tous les divorcés ! On aimait aussi ceux qui ne pouvaient retenir leurs larmes et éclataient en sanglots face caméra, les vidéos circulaient sur la Toile, on riait d’eux, quelle honte de se montrer ainsi. Il fallait lire les commentaires des gens, l’exutoire que c’était, leur mépris, leur dégoût, leur fascination aussi. Ce déferlement comme ça, ça donnait la nausée. C’était notre monde, alors.
On parlait volontiers de stigmatisation, de victimisation.
Le chagrin ainsi montré, utilisé, et tous ces pauvres gens, des gogos crédules. Malgré tout, les futurs divorcés s’y pressaient, en deux jours c’était réglé, on pouvait passer à autre chose enfin, on effaçait pour mieux oublier, pensait-on.

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