La mécanique du singe

Arthur Nesnidal

En librairie dès le 5 octobre 2022

Silencieux et docile, Marcel n’a jamais eu, de toute sa vie, d’autres horizons que les murs de son usine. L’usine est assassine. Elle brutalise, humilie, écrase, dégrade, mutile.
Dans ce roman singulier, à la fois cruel et tendre, Arthur Nesnidal utilise tous les styles d’écriture, de la prose au calligramme en passant par les formes les plus diverses de l’expression poétique et théâtrale pour expri-mer la solitude effrayante à laquelle sont condamnés cer-tains de nos contemporains.

couverture livre, la mécanique du singe

Arthur Nesnidal

a vingt-six ans. Après La Purge (2018) et Sourde colère (2020), La Mécanique du singe est son troisième roman.

© Maxime Reychman

Extrait

Il n’y avait pas encore beaucoup de monde dans les vestiaires. Marcel posa sa veste dans son casier, se déshabilla, et sauta dans son bleu. Il badgea la porte. Nouveaux casiers, avec les fiches d’instructions. Il attrapa la sienne, et bad-gea la porte. Dans le réfectoire, un four à quatre-vingts degrés conservait les gamelles à température. Il y laissa la sienne et badgea la porte. Le magasinier faisait la tête. Il lut la fiche de Marcel, puis :
« Alors, on a une plaque de quinze par quinze (douze d’épaisseur).
— Non, deux. »
Le magasinier releva la tête. Marcel sortit une bouteille de son sac. Le rouge changea de main.
« Deux plaques ! Allez, bon courage. »
Marcel badgea la porte. Il prit le temps de s’assurer que personne ne pouvait le voir. Mieux valait rester prudent. La semaine passée, il s’était fait prendre ; et il ne pouvait vraiment plus se permettre la moindre retenue sur son salaire. Il jeta un regard au poste de surveillance. Rien. Il tendit l’oreille : rien. Le contremaître semblait absent. Il devait être parti crier ailleurs. Aux entrepôts, peut-être. Cela lui laissait bien une grosse demi-heure. Un peu plus rassuré, il s’installa, et commença.
Le carbone tungstène s’approcha de l’acier et, doucement, délicatement, comme s’il avait peur de brûler les étapes, vint l’effleurer dans un crissement métallique insoute-nable. La plaque, en se déchirant, cracha des étincelles et, poussant un râle de mort, un tourbillon noirâtre de fumée qui se répandit aussitôt dans tout l’atelier. Marcel fut aveu-glé, mais il avait l’habitude : il plissa les yeux, et se concen-tra. Rien ne pouvait l’empêcher d’exécuter des coupes au dixième de millimètre. Debout aux manettes, il entraperce-vait les poussières de métal fondu qui s’envolaient comme une nuée d’insectes, et devinait, à travers les volutes, les formes que traçait le disque de sa machine.
Segment après segment, angle après angle, Marcel suivait précisément le plan qu’il avait à l’esprit. Il assemblait les
pièces dès qu’il les achevait, et l’on voyait apparaître, entre ses mains calleuses, la silhouette saisissante de vérité d’un éléphant d’Afrique qui marchait paisiblement, la trompe basse et l’oreille dressée. Il rejoindrait bientôt le rebord de sa cheminée, entre le chat et la tortue marine que sa femme aimait tant. Au cours de ses années passées dans cette usine, il avait rassemblé toute une ménagerie dont chaque nouveau membre, plus fin et détaillé que ses pré-décesseurs, le comblait de joie. Il n’aurait su comment le dire, mais il lui semblait qu’il avait le droit de tirer de ses fabrications une certaine satisfaction, comme si le fait de faire quelque chose de lui-même, pour lui-même, pouvait contenir une forme de noblesse, ou, tout du moins, de grandeur. C’était là la seule manière qu’il avait su trouver d’exprimer, sans en éprouver de honte, toute la tendresse que lui interdisait sa longue éducation d’homme fort et digne, d’homme fort, donc digne.
Il était fier. Il n’y avait que lui pour réussir une telle sculp-ture avec cette meuleuse presque obsolète, qui n’autorisait pas de couper autrement qu’en ligne droite. Lui, lui qui avait décidément de l’or dans les mains, était parvenu à donner à l’ensemble une harmonie inespérée. Il avait mis tant d’âme et de passion dans ce petit objet qu’on aurait dit que l’animal allait bientôt prendre vie. Il le fit tourner entre ses doigts. Était-il fidèle à la réalité ? Il ne pouvait en jurer. Il n’avait jamais vu, de ses propres yeux, le moindre animal exotique. Il n’y avait ni cirque, ni zoo dans la cité ouvrière dont il n’était pas sorti depuis son mariage. La queue était peut-être un peu trop longue ? Les pattes trop larges ? Si on s’en tenait aux documentaires qu’il regardait avec avi-dité à la télévision, il n’y avait aucune erreur. Bien sûr, un zoologue se serait gentiment moqué de certaines approxi-mations, mais quoi ? Il n’était pas zoologue, et il avait fait de son mieux. Et puis, au bout du compte, ce n’était pas l’exactitude scientifique qui importait, mais plutôt l’im-pression diffuse qu’il laissait de douceur, et d’ataraxie. Une formidable paix l’inondait. Il entendait le fracas assourdissant de l’usine s’éloigner peu à peu. La sertisseuse barrissait. Le pilon clapotait. Les murs et le plafond avaient cédé leur place à la clarté de l’horizon. Marcel ferma les yeux. Il était maintenant aux abords d’un tout petit point d’eau, où les grands mammifères se donnaient rendez-vous. Des antilopes et des girafes étaient venues sans crainte y étancher leur soif, à l’heure où lézardaient crocodiles et félins. L’air était bon, le soleil haut, et la journée magnifique.

« Qu’est-ce que vous fabriquez, Wasser ? »
Marcel eut un sursaut et laissa échapper l’éléphant, qui se jeta au sol dans un tintement affreux, et glissa jusqu’aux pieds du chef des ateliers. Celui-ci se baissa, le ramassa, le considéra ; il fit la moue, et le mit au rebut.
« Reprenez le travail, Wasser. Nous reparlerons plus tard de tout ceci. »
Marcel, sans dire un mot, se remit au travail.

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